Photo de couverture

Lucile Chaufour réalisatrice

Après des études aux Arts Décoratifs de Paris et dans plusieurs écoles de musique, Lucile Chaufour participe dans les années 90 au développement de la télévision interne de la Maison d'Arrêt de la Santé et anime un atelier vidéo dans un hôpital psychiatrique parisien. Elle joue dans de nombreux groupes dont Primitiv Combo, Duck & Cover, Sayag Jazz Machine... Parallèlement, avec le label Le Cri du Tamarin, elle propose une compilation de vidéos musicales de la scène alterna- tive française des années 90. Elle travaille également comme scénariste pour les éditions Casterman.

En 2008, son premier court-métrage L'Amertume du chocolat est sélectionné par l'ACID au festival de Cannes. L’année suivante, son premier long-métrage Violent Days, Grand Prix du long-métrage français au festival EntreVues Belfort, sort en salle. En 2012, son premier docu- mentaire East Punk Memories, est présenté dans une version de travail et reçoit le Prix des Jeunes au Cinéma du Réel. Il est finalisé en 2013. En 2014, son deuxième court-métrage Leone, Mère & Fils reçoit le Grand Prix VyG Competition au BAFICI. En 2015, elle co-réalise avec Bernhard Braunstein les films expérimentaux Blues et Sleeping image présentés en installation au FID Marseille. Elle prépare actuellement le tournage d’un longmétrage de fiction, Gas Gas, qui se déroule dans le milieu de la moto de course.

Entretien avec la réalisatrice

QUELLE EST L'ORIGINE DU PROJET ?

Dans les années 80, à l’occasion d’un voyage à Moscou, j’apprends qu’en Hongrie des jeunes se réclament du mouvement punk. Certains ont été emprisonnés pour « agitation contre l’état », d’autres ont dû abandonner leurs études, les contrôles de police et la répression semblent quotidiens. Je comprenais qu’être punk en Hongrie n’était pas une nouvelle tocade dont on se débarrasse opportunément mais un engagement qui pouvait déterminer une existence. Je voulais les rencontrer, témoigner de leur situation et comprendre comment ils reprenaient à leur compte la critique politique véhiculée par le mouvement punk de l’Ouest. La population les considérait comme des clochards asociaux ou de dangereux fascistes, la presse les stigmatisait comme propagateurs de l’idéologie capitaliste, et le département de la protection de la jeunesse les surveillait en tant qu’ennemis du régime. J’ai réalisé plusieurs interviews avec ces punks, récolté des photos, des textes et des enregistrements de musiques. Je comprenais peu à peu que le punk de l'Ouest, qui était un mouvement anti-fasciste et anti-nationaliste, servait à l'Est de support à toutes sortes de revendications anti-autoritaire, pro-capitaliste, nationaliste, anarchiste... Quand le mur de Berlin est tombé et que le régime communiste s’est transformé en démocratie libérale, le mouvement punk s’est retrouvé profondément divisé : ils avaient tous désiré la chute de l’ancien système, mais leurs attentes politiques se sont avérées très contradictoires.

POURQUOI AVOIR CHOISI CE DISPOSITIF POUR LES INTERVIEWS ?

Il fallait que la relation ne s’établisse pas avec moi, mais entre eux, que leurs paroles se répondent, se renforcent, se contredisent en établissant une relation dialectique de l’un-e à l’autre. C’est pourquoi, il était important que je ne détourne pas l’attention en me mettant en scène au cœur de l’échange, au risque de réduire le film à un jeu réflexif dont j’aurai finalement été le sujet. Je voulais aussi que la forme soit simple et directe car c’est un film sur la parole, celle qu’on scande sur une musique, celle qu’on se renvoie, qu’on transmet… J’ai donc choisi de filmer chaque intervenant sans artifice, chacun assumant sa parole face cadre, sans recours à des « plans de coupe » ou un commentaire complémentaire.

Je voulais qu’East Punk Memories, en s’inspirant des collages punk qui travaillent les télescopages d’idées pour provoquer une réflexion, devienne un film-brochure qui offre quelques pistes pour commencer à débattre. En travaillant sur l’alternance de leurs souvenirs, tour à tour amusants et tragiques, leurs positionnements politiques, parfois antinomiques, leurs évocations de l’époque communiste, nostalgiques ou amères, j’ai voulu construire un discours qui puisse rendre compte des ambivalences de cette génération. Ce sont les dissonances, les repositionnements, les contradictions qui permettent de saisir les paradoxes d’une situation politique de plus en plus tendue, et dont les enjeux dépassent largement l’histoire de ce petit groupe. Dans les années 80, tous imaginaient que l'effondrement du système communiste allait apporter une amélioration sur le plan économique et une liberté d'action plus grande. Mais, le « tout business » et les privatisations ont rendu le quotidien incertain et difficile. La gauche, devenue libérale, a laissé le populisme de droite prospérer et soutient des mesures économiques traditionnellement défendues par la droite. Les perdants du système et les classes moyennes se tournent vers les partis de droite et d'extrême droite qui, paradoxalement, leur promettent de défendre les acquis sociaux de la période communiste, tout en soutenant des mesures nationalistes.

LES ARCHIVES SUPER 8 QUI ENTRECOUPENT LES INTERVIEWS SONT PARFOIS UTILISÉES DE FAÇON DIRECTE ET PARFOIS MISES À DISTANCE, REJOUÉES DANS UNE TÉLÉVISION. QUELLE ÉTAIT VOTRE INTENTION ?

Je voulais à la fois que le spectateur ressente la vitalité immense du punk, qu’il puisse être fasciné par ces punks hirsutes qui dansent le pogo, mais qu’ils partagent aussi le regard de celui qui se regarde 20 ans plus tard… Ironiquement, l’écran de télévision couleur est le témoignage de leur victoire sur un régime socialiste qui ne pouvait offrir que de vieux téléviseurs noir & blanc et des programmes tronqués. Les anciens punks y découvrent les archives super 8 de leur jeunesse : ils se voient bravant l’ordre établi en marchant dans les rues en blouson de cuir et iroquoise décolorée, refusant de se comporter en « bon travailleur » digne, sobre et docile. Dans une interview réalisée dans les années 80 l’un d’entre eux, sans renier l’idéologie communiste mais « ce qu’on en fait ici », parle de son envie de s’amuser, d’exister en tant qu’individu. Et lorsque le pogo endiablé auquel il s’adonne au début du film est rejoué dans le petit cube de la télévision, sur la suite de l’interview qui parle de la détresse de la population hongroise, cette danse prend un sens bien plus poignant, selon moi, qu’une simple fin de beuverie. Cette danse sauvage, désespérée, contient toute la colère de voir réduit la vie de milliers d’êtres humains à la soumission et au mal-être. Mais en voyant les barres d’immeubles de la banlieue de Csepel, un des plus grands centres industriels de l’époque socialiste, et la mine fatiguée des voyageurs qui défilent dans l’alcôve sombre de l’escalator du métro, on comprend que l’Ouest n’a pas non plus ménagé sa population, parquée dans des barres d’immeubles similaires et usée par la nécessité quotidienne de trouver des moyens de subsistance.

LES INTERVIEWS SONT AUSSI ENTRECOUPÉES DE VUES SUR BUDAPEST. POURQUOI AVOIR CHOISI DE FILMER LA VILLE ?

Les publicités géantes placardées sur les immeubles, le trafic, les Mac Donalds, les galeries marchandes ont transformé Budapest. L'étoile du parlement a été démontée et la grande statue de Lénine de la place des Héros sert d’attraction au Szoborpark (un parc touristique où sont rassemblées toutes les statues de l’ancien régime communiste). La ville témoigne aussi des changements politiques

Quand nous avons filmé le Szoborpark, il a été décidé que chaque plan serait cadré pour la statue qui en est l'objet. Sa masse équilibre le reste de la composition. Les touristes s'agitent autour, singent les poses héroïques, prennent des photos en famille : ils nous donnent l'échelle de ces mastodontes et témoignent, par leurs poses ironiques, du peu de respect dans lequel on les tient aujourd'hui. Quand les touristes quittent le parc, les statues restent seules, abandonnées. Lénine, au loin, continue d'exhorter ses troupes, mais les baïonnettes des révolutionnaires semblent prises dans les fils d'un pylône électrique qui surplombe la scène. La vacuité du parc nous fait éprouver la désuétude de ces statues qui, si elles n'effraient plus personne, continuent de dégager une grande force. En regard de cette époque où le pouvoir était clairement idéologique, où ces statues en symbolisaient la puissance, il fallait filmer la ville en mettant en exergue le pouvoir politique contemporain, celui des banques et des supermarchés. J'ai finalement choisi de filmer la place Nyugati, à Budapest. J'ai cadré chaque plan autour d'une enseigne. Ici, KFC, là, une publicité pour Burger King. Les passants sont ramenés à la quantité négligeable qu'ils sont devenus dans une ville bardée de publicités. Mais, pendant que je recensais les marques qui occupent l'espace et possèdent la ville, des sans-abris débouchaient presque systématiquement dans le cadre. Ici, un sans-abri va fouiller dans une poubelle près de l'entrée d'un SPAR, là, un autre claudique vers la gare. Ces clochards, comme des contre-points à la richesse et au profit, sont ceux qui occupent les lieux. Les autres ne font que passer : ils se croisent à vive allure à la sortie des tramways et devant les galeries marchandes. C'est ainsi que s'est fabriquée la séquence autour de la gare Nyugati, en miroir de celle réalisée au Szoborpark.

EN SUIVANT L'ALTERNANCE DE LEURS TÉMOIGNAGES, DONT LE FIL NARRATIF VA DE L'ÉPOQUE COMMUNISTE À LA PÉRIODE ACTUELLE, LA CONFUSION DES POINTS DE VUES OUVRE FINALEMENT SUR LA POSSIBILITÉ DE PENSER LA COMPLEXITÉ. EST-CE CELA QUI A GUIDÉ LE MONTAGE DU FILM ?

Arriver à penser la complexité, re-contextualiser et ré-interroger certaines notions dont la signification paraît entendue, devient nécessaire lorsque le « marketing politique » et sa communication tordent et retournent sans gêne les concepts pour faire l'opinion. Des hommes politiques de droite s’approprient le discours de grandes figures de la Gauche, et sous prétexte de « totalitarisme », nazisme et communisme, sont ramenés à deux propositions équivalentes. A l'Est, « communiste » désigne un « apparatchik », devenu parfois « un oligarque », banquier ou affairiste. A l'Ouest, les conditions de vie sous un régime communiste sont réduites à l’expérience de la pénurie et de l’autoritarisme. On nous dit que tous attendaient « la liberté », mais de quoi s’agissait-il ? Liberté d’expression ? Liberté d’entreprendre ?...

C’est la multiplication des points de vue qui permet d’interroger ces aprioris. On croit souvent qu’un groupe de jeunes engagés forme un tout conscient et cohérent, mais ce n’est pas le cas. Ici, chaque individu détient et délivre un bout de l’expérience collective et nous permet d’accéder à une compréhension plus riche de la situation. Le kaléidoscope de leurs témoignages met à jour l’ambigüité des motivations qui les animaient et les paradoxes d’un système que certains en viennent à regretter. C’est un discours collectif d’où surgit le particulier. Parce qu’ils sont fils d’ouvrier ou fils de diplomate, parce qu’ils ont vécu une partie de leur enfance à l’étranger ou qu’ils n’ont jamais quitté Budapest, qu’ils ont trouvé leur place dans le nouveau système ou sont restés à la marge, qu’ils votent aujourd’hui à droite, à gauche, ou s’abstiennent, chacun de ces anciens punks témoigne de la diversité de la société hongroise.

ON COMPREND AUSSI EN VOYANT LE FILM QUE LE SENS DU PUNK ÉTAIT DIFFÉRENT À L’EST ET À L’OUEST…

Oui, alors que dans les années 80, le mouvement punk de l'Ouest, engagé politiquement à gauche, critiquait l’idéologie capitaliste en vigueur, la radio Free Europe, organe de propagande anti-communiste financé par la CIA, utilisait la musique des Sex Pistols et des Ramones dans les programmes destinés à la jeunesse des pays communistes. La voix de l’Amérique exhortait ces jeunes hongrois à se soulever contre le régime. Elle leur parlait d’une société libre et juste où tout le monde était riche, où les couleurs étaient plus vives et le bonheur facile.

Mais de l’autre côté du mur, on comprend, en écoutant ce qu’ils disent des procès qui se menaient à l’Est contre le mouvement punk, que le régime communiste a utilisé les textes radicalement racistes et pro-fascistes de certains groupes pour finalement bâillonner toute opposition, y compris ceux qui ne critiquaient que la bureaucratie, ou tournaient en ridicule les accents révolutionnaires rancis des discours officiels. On comprend que ce n’est pas parce que tous les opposants étaient traités de fasciste qu’il n’y avait pas de fascistes parmi les opposants, que ce n’est pas parce qu’on est opprimé qu’on a forcément raison, que la lutte contre un ennemi commun peut fédérer des forces très contradictoires, et que les courants extrémistes servent facilement à légitimer des mesures répressives plus générales.

A LA FIN DU FILM, LES TÉMOIGNAGES SE FONDENT EN VOIX-OFF DANS UN DISCOURS COMMUN QUI RÉSONNE SUR LES IMAGES D’UNE PLACE ANIMÉE À BUDAPEST. POURQUOI CE CHANGEMENT DANS LA CONSTRUCTION DU FILM ?

Effectivement, à ce moment là, on n’identifie plus précisément les voix qui se répondent. C’est un discours qui semble venir de la ville elle-même. Ces considérations, souvent taxées de « discussions de comptoir », constituent néanmoins un témoignage de l’humeur des citoyens, et, quoique méprisé, un puissant levier pour les politiques qui prétendent que leur légitimité vient du « peuple ». En écoutant ces questionnements, on peut saisir l’inquiétude qui est à l’œuvre, mais c’est l’offre politique qui s’en saisit, qui nomme les responsables et donne les solutions qui orientent idéologiquement cette inquiétude.

En suivant l’alternance de ces voix, le film effectue une trajectoire concentrique qui descend au cœur de la place Moszkva. Là, un punk inconnu, punk-à-chien, dernier-des-mohicans, oscille entre la guérite du parti Jobbik (parti d’extrême droite hongrois) et une publicité géante où un champion sportif gonfle ses biceps. Rescapé de ce malentendu qui érige l’autodestruction et la mendicité en nec plus ultra de la punkitude, il annone, part, revient vers la caméra, débat. Il nous dit quelque chose : coincé entre les symboles de l’extrême droite et celui de l’idéologie consumériste, ce dernier punk déclare qu’il ne veut pas « jouer au Matrix », se « lever le matin à l’aube pour lutter contre Samuel Jackson », mais que la mendicité ne mène à rien non plus. Lui, qui a éprouvé dans son corps la souffrance du perdant, témoigne du cul-de-sac politique où s’est fourvoyé la Hongrie, et qui semble menacer aujourd’hui toute l’Europe.